Yuka vient de publier une enquête portant sur les pressions exercées par les industriels de l'agro-alimentaire depuis dix ans contre les outils d’information nutritionnelle. Elle dévoile les sept tactiques identifiées, du dénigrement aux procédures judiciaires. Petit tour d'horizon.

Yuka et Nutri-Score
Yuka et Nutri-Score

Yuka vient de publier une vaste enquête sur les pratiques des lobbies de l’agroalimentaire pour décrédibiliser les outils qui cherchent à informer les consommateurs sur la qualité réelle de notre alimentation, en l’occurrence l’app Yuka et le Nutri-Score. Cette étude a été réalisée avec le Pr Serge Hercberg, créateur du Nutri-Score, et Mathilde Touvier, épidémiologiste à l’Inserm ayant participé à sa validation scientifique.

Depuis sa création, l’app Yuka cherche à aider les consommateurs à faire de meilleurs choix pour leur santé et pour conduire les industriels à proposer de meilleurs produits. Et visiblement, cela ne plait pas à tout le monde…

C’est ce que montrent les auteurs de ce document disponible en ligne qui recensent sept tactiques : décrédibiliser les outils et ceux qui les portent, multiplier les alternatives, passer par des relais moins exposés, déplacer le débat, multiplier les procédures judiciaires, financer une contre-science et, dans le cas italien, utiliser jusqu’aux moyens d’un État pour combattre le Nutri-Score.

Yuka présente des faits qu’elle considère documentés, mais indique elle-même que l’interprétation des intentions et des stratégies sous-jacentes appartient aux auteurs, à partir des éléments disponibles et de leur connaissance du secteur.

Sept méthodes pour affaiblir Yuka et le Nutri-Score

L’enquête ne décrit pas une seule stratégie, mais un ensemble de procédés qui se renforcent les uns les autres. Le premier consiste à attaquer la crédibilité des outils eux-mêmes en les qualifiant de « simplistes », « réducteurs » ou « culpabilisants », puis à mettre en cause l’indépendance ou la légitimité de ceux qui les portent. Selon les auteurs, l’objectif est de déplacer le débat du terrain scientifique vers celui de la défiance.

Lorsque la contestation frontale ne suffit pas, une autre méthode consiste à multiplier les alternatives. Logos nutritionnels concurrents, applications ou systèmes calculés par portion permettent de donner l’impression que plusieurs solutions se valent et qu’il faudrait encore tester, comparer ou attendre avant de trancher. L’enquête cite notamment l’Evolved Nutrition Label lancé en 2017 par plusieurs multinationales alors que le Nutri-Score venait d’être adopté en France.

Les auteurs identifient aussi le recours à des intermédiaires : fédérations professionnelles, syndicats, organismes consultatifs ou autres structures capables de défendre une position sans exposer directement les marques. Le débat peut parallèlement être déplacé vers des sujets plus mobilisateurs, comme la défense du terroir, des emplois ou des traditions alimentaires, plutôt que de rester centré sur la qualité nutritionnelle des produits ou les risques sanitaires discutés.

Des procédures judiciaires lourdes

À ces stratégies d’influence s’ajoutent des moyens plus lourds. Yuka documente notamment une succession de procédures judiciaires qui lui auraient coûté près de 500 000 € et mobilisé l’entreprise pendant environ trois ans. Le rapport évoque également la production ou le financement de travaux scientifiques défavorables aux dispositifs contestés, afin d’entretenir l’idée que le débat scientifique resterait ouvert. Enfin, l’Italie représente selon les auteurs le cas le plus abouti, avec une opposition au Nutri-Score portée jusque par les institutions de l’État, tant au niveau national qu’européen.

Mis bout à bout, ces procédés dessinent, selon Yuka, une même logique : discréditer, brouiller les repères, avancer par des relais moins visibles, déplacer le débat, judiciariser, fabriquer du doute et, dans certains cas, mobiliser directement le pouvoir politique. Même lorsqu’elles n’aboutissent pas, ces tactiques peuvent produire un effet en ralentissant les décisions, en augmentant les coûts ou en maintenant l’incertitude. « Le lobbying n’a pas besoin de gagner pour être efficace, il lui suffit de retarder », écrit Yuka en conclusion.

Les industriels contestent l’idée d’un front uni

Les organisations et entreprises visées ne partagent évidemment pas cette lecture. Comme le rapporte Ouest-France, qui a publié en exclusivité les éléments de cette enquête, Nestlé conteste et affirme avoir fait du Nutri-Score un élément important de son étiquetage. Le géant suisse de l’agroalimentaire se dit favorable à un système obligatoire à condition qu’il soit harmonisé au niveau européen.

Mars défend lui aussi le principe d’un affichage nutritionnel harmonisé dans l’Union européenne.

L’Association nationale des industries alimentaires  (Ania) dit pour sa part soutenir un cadre européen tout en défendant une application volontaire. Selon elle, environ 57 % des entreprises agroalimentaires utiliseraient aujourd’hui le Nutri-Score. La Fédération des entreprises de la charcuterie traiteur indique de son côté que 85 % des parts de marché de la charcuterie afficheraient désormais ce logo, sans prendre position sur son caractère obligatoire.

Le prochain combat sera celui du Nutri-Score obligatoire

C’est justement là que se déplace désormais le débat. Douze ans après sa création, le Nutri-Score reste facultatif. Chaque fabricant décide donc s’il souhaite ou non l’afficher sur ses produits.

Selon les informations communiquées par Yuka, des groupes comme Coca-Cola, Ferrero, Mars, Mondelez ou Lactalis continuent notamment de ne pas l’utiliser. Kellogg’s l’a retiré de certaines céréales en 2025 après la modification de l’algorithme.

Une proposition de loi transpartisane visant à rendre le Nutri-Score obligatoire a été déposée en mars 2026, avec l’espoir d’un examen à l’automne. Le débat ne porte plus seulement sur la pertinence scientifique d’un logo ou d’une application, mais sur la capacité des consommateurs à disposer d’une information nutritionnelle lisible face à des intérêts économiques parfois considérables.

Sources : Yuka, Ouest-France