Cadmium : la France tolère plus que ses voisins. Quels pays européens protègent vraiment votre assiette et que changer concrètement dans vos achats ?

Assiette de légumes frais devant une carte de l’Europe pour illustrer le risque de cadmium selon les pays
Cadmium : et si le pays d’origine de vos aliments changeait vraiment le niveau de risque ?

En quelques jours, le cadmium est passé du statut de métal lourd méconnu à celui de nouvelle inquiétude alimentaire. Entre les alertes de l’ANSES, les révélations sur le retard français et les différences de règles d’un pays européen à l’autre, une question s’impose : nos fruits, légumes, pains et pâtes sont‑ils plus contaminés que chez nos voisins ? Dans cet article, on décortique les seuils appliqués en France et en Europe, on identifie les pays les plus protecteurs et, surtout, on voit ce que vous pouvez réellement changer dans vos habitudes d’achat.

Cadmium : un métal discret, mais bien présent dans nos assiettes

Tracteur de dos en train d’épandre des engrais sur un champ agricole
Le cadmium provient surtout des engrais phosphatés utilisés pendant des décennies sur les sols agricoles.

Le cadmium est un métal lourd naturellement présent dans les sols, mais largement amplifié par l’usage d’engrais phosphatés. Une fois épandu, il s’accumule pendant des décennies et se retrouve ensuite dans les céréales, les légumes‑racines et une partie des fruits et légumes que nous consommons au quotidien. L’enjeu n’est pas une intoxication aiguë, mais une imprégnation lente, via l’alimentation, avec des effets possibles sur les reins, les os et un risque accru de certains cancers.

Pour réduire cette exposition, les autorités sanitaires recommandent d’agir à la source : les engrais. En fixant des seuils maxima de cadmium dans les fertilisants, les pays peuvent limiter la contamination progressive de leurs sols… et donc de nos aliments. C’est là que l’Europe se fracture entre États très prudents et États beaucoup plus tolérants.

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Les trois niveaux de référence : ANSES, Europe, France

La recommandation sanitaire : 20 mg/kg

Les experts sanitaires recommandent un plafond de 20 mg de cadmium par kilo de P₂O₅ (la partie phosphatée de l’engrais). Ce niveau vise à stabiliser puis réduire la contamination des sols à long terme, et donc à diminuer l’exposition des populations sous la valeur toxicologique de référence. C’est la référence idéale du point de vue santé publique, même si elle implique de se détourner des sources de phosphates les plus polluées et souvent moins chères.

La norme européenne : 60 mg/kg (avec trajectoire de baisse)

Au niveau de l’Union européenne, le règlement (UE) 2019/1009 fixe une limite de 60 mg/kg pour les engrais phosphatés portant la mention « fertilisant UE ». Ce seuil doit être réexaminé sept ans après l’entrée en application du texte, avec la possibilité de le réduire progressivement à 40 mg/kg, puis 20 mg/kg, sans que cette trajectoire soit gravée d’avance dans le règlement. L’objectif est de définir un cadre commun à tous les États membres, tout en leur permettant d’adopter, s’ils le souhaitent, des règles nationales plus strictes, mais jamais plus souples pour les produits commercialisés avec le marquage CE.

Le cas particulier de la France : 90 mg/kg

La France fait figure d’exception avec une limite nationale historiquement fixée à 90 mg/kg de P₂O₅, au‑dessus du plafond européen. Cette situation s’explique notamment par l’usage massif de roches phosphatées très contaminées, en provenance du Maroc principalement, pour fabriquer les engrais utilisés en agriculture française. Résultat : selon le rapport de l’ANSES de mars 2026, les niveaux d’imprégnation au cadmium chez les Français sont 3 à 4 fois plus élevés que chez leurs voisins belges, italiens ou anglais.

Pourtant, la prise de conscience tarde à se traduire en actes. Des textes sont annoncés pour organiser une baisse progressive (60 mg/kg, puis 40 mg/kg, puis 20 mg/kg), mais sur un calendrier plus lent que celui initialement envisagé, ce qui laisse la France durablement en queue de peloton européen.

Comparatif des pays européens : qui fait quoi ?

Pays appliquant déjà le seuil “sanitaire” de 20 mg/kg

Quelques états n’ont pas attendu que la trajectoire européenne soit totalement déployée. Ils ont fixé un seuil de 20 mg/kg (ou équivalent) pour limiter au maximum l’apport de cadmium par les engrais :

  • Finlande
  • Hongrie
  • Slovaquie

Ces pays sont régulièrement cités comme pionniers : ils ont anticipé les recommandations sanitaires et accepté un surcoût sur les engrais pour protéger leurs sols et leurs populations. À long terme, pour un même type de culture, le niveau de contamination des sols y est mieux maîtrisé que dans les états qui restent à 60 mg/kg ou plus.

Pays alignés sur la norme européenne (60 mg/kg)

La plupart des grands pays agricoles européens se contentent aujourd’hui du plafond fixé par Bruxelles :

  • Belgique
  • Pays‑Bas
  • Espagne
  • Italie
  • Portugal
  • ainsi qu’une majorité d’autres états membres

Dans ces pays, les engrais phosphatés doivent respecter le seuil de 60 mg/kg pour porter le marquage “fertilisant UE”. Ils ne font pas partie des plus stricts, mais restent mieux placés que la France tant que celle‑ci conserve une limite nationale plus élevée. Certains, comme l’Espagne, ont même historiquement freiné des projets de durcissement plus rapide des seuils au niveau européen, craignant un impact économique sur leur agriculture.

La France, en queue de peloton

En maintenant une limite à 90 mg/kg sur son marché national, la France se retrouve avec :

  • des engrais autorisés plus chargés en cadmium que chez ses voisins ;
  • des sols qui continuent de s’imprégner plus fortement, année après année ;
  • et, mécaniquement, un risque d’exposition alimentaire plus élevé pour sa population à moyen et long terme.

Plusieurs travaux et articles récents indiquent que les Français font partie des Européens les plus contaminés au cadmium, essentiellement via l’alimentation. Même si une trajectoire de réduction des seuils est annoncée, elle reste lente par rapport aux pays déjà à 20 mg/kg, ce qui entretient un retard de plus d’une décennie.

Tableau récapitulatif des seuils par zone

Zone / paysSeuil max cadmium dans les engrais phosphatés (P₂O₅)Situation actuelle résumée
Union européenne (règle commune)60 mg/kg (vers 40 puis 20 mg/kg à terme)Cadre commun pour les engrais marqués “fertilisant UE”.
France90 mg/kgDérogation nationale, baisse annoncée mais très progressive.
Belgique60 mg/kgAlignée sur la norme UE, pas de seuil plus bas identifié.
Pays‑Bas60 mg/kgAlignés sur la norme UE, engagement sur des engrais moins contaminés que la France.
Espagne60 mg/kgApplique la norme UE, a freiné des durcissements plus ambitieux.
Italie60 mg/kgCadre européen comme référence, sans règle nationale plus stricte connue.
Portugal60 mg/kgMême logique : application du plafond européen.
Finlande20 mg/kgPays pionnier, seuil déjà aligné sur la recommandation sanitaire.
Hongrie20 mg/kgSeuil très bas, cité parmi les États les plus protecteurs.
Slovaquie20 mg/kgMême niveau strict que la Finlande et la Hongrie.

En clair, la France autorise encore des engrais plus chargés que ses voisins proches, tandis que quelques pays sont déjà alignés avec la recommandation de 20 mg/kg.

Acheter belge, espagnol ou italien : est‑ce vraiment mieux ?

Même règle, pas forcément même réalité

Rayon de fruits et légumes avec des étiquettes indiquant l’origine France, Espagne, Italie
Au supermarché, l’origine des fruits et légumes ne suffit pas à elle seule à prédire le niveau de cadmium.

Sur le papier, un légume belge, néerlandais, espagnol, italien ou portugais vient de pays où les engrais sont plafonnés à 60 mg/kg, contre 90 mg/kg en France. Mais cela ne signifie pas automatiquement qu’une tomate espagnole sera toujours moins contaminée qu’une tomate française :

  • l’historique du sol compte (apports massifs d’engrais plus pollués par le passé) ;
  • la nature du sol et sa capacité à fixer le cadmium varient ;
  • le type de culture (céréales, légumes‑racines, feuilles, fruits) n’absorbe pas le cadmium de la même façon ;
  • les pratiques agronomiques jouent un rôle majeur (quantités d’engrais, rotations, irrigation, bio ou non).

Un pays peut appliquer 60 mg/kg aujourd’hui, tout en gardant le passif de décennies de pratiques plus laxistes. À l’inverse, certaines exploitations françaises, notamment en agriculture biologique, peuvent travailler sur des sols relativement peu contaminés, avec des apports très limités en engrais minéraux.

Le vrai levier pour le consommateur : plus que le pays, la façon de produire

Bio, rotation des cultures et diversification

Panier en osier rempli de légumes bio colorés sur un marché de producteurs
Privilégier des filières bio et diversifier son alimentation reste le meilleur levier pour réduire son exposition au cadmium.

Pour limiter votre exposition au cadmium, l’origine pays n’est qu’un paramètre parmi d’autres. Les autorités sanitaires mettent en avant plusieurs leviers plus efficaces :

  • privilégier l’agriculture biologique, dont les cahiers des charges imposent des seuils de cadmium 30% plus bas que le conventionnel — même si l’ANSES précise que le bio ne garantit pas à lui seul une absence totale d’exposition ;
  • diversifier les sources de féculents : ne pas miser uniquement sur le blé et les produits à base de blé (pain blanc, biscuits, céréales du petit‑déjeuner), qui constituent une des principales sources d’exposition en France ;
  • varier les légumes, les origines et les modes de culture, plutôt que consommer toujours les mêmes produits issus des mêmes régions intensives.

Un exemple concret : selon les analyses de l’ANSES et d’ONG relayées par la presse, une grande partie de l’exposition des Français vient des céréales, des pâtes, des biscuits et des pommes de terre. Manger un peu moins de produits céréaliers ultra‑transformés et davantage de légumineuses, de produits bruts et de fruits et légumes diversifiés peut réduire plus efficacement l’exposition que de choisir systématiquement une provenance pays plutôt qu’une autre sur l’étiquette.

Ce qu’il faut retenir avant de remplir son panier

Tous les pays d’Europe ne jouent pas dans la même cour : certains ont déjà adopté des seuils très bas en cadmium, quand la France maintient une limite parmi les plus élevées du continent. Les fruits et légumes venant de pays alignés sur 60 mg/kg ne sont pas automatiquement “sans cadmium”, mais leurs sols sont, en moyenne, moins exposés que dans un pays où les engrais peuvent encore contenir 90 mg/kg.

Pour le consommateur, l’important reste : privilégier les filières bio, limiter certains produits céréaliers très transformés, varier les sources et les origines, et soutenir des politiques publiques qui poussent à des engrais moins contaminés.

Source : LeMonde.fr.