Un nouveau coffee shop indépendant ouvre tous les trois jours à Paris. Mais derrière cette effervescence, une transformation profonde se dessine : le café n'est plus nécessairement la vedette. Selon une étude présentée le 15 octobre par Rod Jounot, fondateur de ComYu, les pâtisseries, le décor et les boissons tendance occupent désormais une place centrale. Au point de poser une question : cette explosion des coffee shops profite-t-elle réellement au café de spécialité ?
Impossible d’y échapper. Sur Instagram notamment, les vidéos de coffee shops parisiens se multiplient. On y découvre des matcha latte aux couleurs éclatantes et des intérieurs où chaque détail semble pensé pour être photographié. Le phénomène est devenu si omniprésent qu’il prête à la caricature. L’humoriste Antonin Ecce en a même fait un terrain de jeu récurrent, avec ses parodies du bobo parisien fréquentant ou ouvrant un coffee shop dans l’Est parisien.
Derrière cette représentation pas si caricaturale que ça se cache pourtant une véritable transformation du marché du café. Les coffee shops ouvrent à un rythme effréné dans la capitale. Mais que vendent-ils réellement ? Du café de spécialité, une expérience, un décor ou une certaine idée de l’art de vivre parisien ?
C’est la question soulevée par une étude présentée jeudi 15 octobre par Rod Jounot, fondateur de ComYu lors d’un événement Delonghi, une plateforme communautaire qui entend être au café ce que Strava est au sport.
Son constat tient en une formule : « le café de spécialité est partout ». Mais cette visibilité grandissante ne signifie pas nécessairement qu’il occupe toujours la première place dans les établissements qui s’en réclament. « Les coffee shops explosent mais est-ce que cette explosion est positive pour le café de spécialité ? », s’interroge Rod Jounot.
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Un nouveau coffee shop tous les trois jours à Paris
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, ComYu s’est intéressé aux ouvertures de coffee shops indépendants à Paris, en excluant les grandes chaînes. Pendant quinze mois, entre 2025 et 2026, 165 ouvertures ont ainsi été recensées, selon les chiffres présentés par ComYu et BeanTropy. En élargissant l’observation à dix-huit mois, le total approche les 200 établissements.
Autrement dit, un nouveau coffee shop indépendant ouvre en moyenne tous les deux à trois jours dans la capitale.
Cette accélération s’inscrit dans un marché déjà particulièrement développé. Selon les données World Coffee Portal / Allegra citées par le Collectif Café, la France compterait plus de 3500 établissements proposant une offre de coffee shop, dont plus de 1400 à Paris, chaînes et indépendants confondus.
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Le phénomène dépasse donc largement quelques quartiers branchés, même si le phénomène se concentre davantage dans l’Est parisien qu’entre Beaugrenelle et Passy ! Il accompagne une évolution des habitudes de consommation, avec des lieux qui ne sont plus uniquement destinés à boire un café, mais aussi à se retrouver, travailler ou partager une expérience.
Reste à savoir si cette multiplication des adresses contribue à développer la culture du café de spécialité ou si elle finit par en diluer les fondamentaux.
Le matcha s’impose, le café devient une boisson parmi d’autres
L’un des enseignements les plus frappants de l’étude concerne la composition des cartes. 96 % des nouveaux coffee shops observés proposent des boissons tendance. Le matcha latte est particulièrement présent, puisqu’il figure à la carte de 92 % des établissements.
Les boissons glacées, les préparations lactées et les recettes personnalisées participent elles aussi à cette diversification.
Cette évolution n’est pas forcément négative pour les établissements. Elle leur permet de toucher des consommateurs qui ne recherchent pas nécessairement un expresso ou un café filtre et d’élargir les occasions de consommation.
Pour en savoir plus : Machines à café à grain – Comparatif 2026 : tous les tests
Mais elle modifie profondément leur proposition de valeur. Historiquement, les coffee shops spécialisés se sont développés autour de torréfacteurs et de passionnés soucieux de faire découvrir des cafés d’origine, des méthodes d’extraction et le travail des producteurs.
Aujourd’hui, le café peut se retrouver au milieu d’une offre beaucoup plus large, où les boissons tendance et la restauration occupent une place déterminante.
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Sur Instagram, la nourriture et la décoration passent devant le café
Pour comprendre ce que les établissements mettent réellement en avant, l’étude s’est également penchée sur leur communication. Les publications Instagram de 132 coffee shops ont donc été analysées. Le classement des sujets les plus présents dans leurs messages est révélateur.
| Sujet mis en avant | Part des publications |
|---|---|
| Nourriture et pâtisseries | 22 % |
| Lieu, ambiance et esthétique | 21,8 % |
| Boissons tendance | 17,7 % |
| Café | 16,5 % |
Le café n’arrive ainsi qu’en quatrième position, derrière la nourriture, l’esthétique des lieux et les boissons tendance.
Ce classement illustre un changement important. Dans les établissements qui se présentent comme des coffee shops, l’expérience mise en scène sur les réseaux sociaux ne repose plus prioritairement sur le produit qui leur a donné leur nom.
Les pâtisseries attirent, les décors séduisent et les boissons colorées se prêtent particulièrement bien aux photos et aux vidéos.
Le café, lui, semble avoir perdu une partie de son pouvoir d’attraction dans cette communication.
Il faut toutefois distinguer ce que les établissements publient de ce qu’ils vendent réellement. Une part de publications Instagram ne constitue pas une mesure des ventes ou de la qualité des cafés servis.
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Seulement 14 % des nouvelles adresses placent le café au cœur de l’expérience
L’étude va plus loin que l’analyse des réseaux sociaux. L’équipe indique avoir visité plus de 150 établissements pour observer leur proposition et déterminer la place réellement accordée au café.
D’après les résultats présentés, seulement 14 % des 165 nouveaux coffee shops recensés placent le café au centre de l’expérience proposée aux clients. Il faut tout de même faire attention à la méthodologie sur ce point qui semble très subjective.
C’est en tout cas le chiffre le plus révélateur de cette transformation. Car le café de spécialité ne se définit pas seulement par la présence d’une machine à expresso ou par une appellation sur une carte. Il s’inscrit dans une démarche qui valorise la qualité du grain, son origine, sa traçabilité, le travail du producteur, la torréfaction et les méthodes de préparation.
Or, lorsque l’essentiel de l’expérience repose sur les pâtisseries, le cadre ou les boissons alternatives, ces dimensions peuvent devenir secondaires.
L’étude met ainsi en lumière un paradoxe : jamais le café de spécialité n’a été aussi visible dans le paysage parisien, mais cette visibilité ne garantit pas qu’il soit réellement au cœur de l’offre.
Même au sein d’une communauté de passionnés, l’expresso n’est pas majoritaire
Les habitudes observées sur ComYu apportent un autre éclairage. Parmi les 500 dernières expériences partagées sur la plateforme, l’expresso n’en représente que 20 %.
Cette donnée ne décrit pas l’ensemble de la consommation parisienne, puisque les utilisateurs de ComYu constituent une communauté spécifique. Elle montre néanmoins que, même dans un environnement tourné vers le café, l’expresso ne résume plus à lui seul l’expérience recherchée.
Le développement des boissons lactées, des cafés froids et des préparations alternatives accompagne ainsi la transformation des coffee shops en lieux de découverte et de consommation plus généralistes.
Un marché dynamique, mais une équation économique délicate
Cette effervescence intervient alors même que les prix du café ont fortement augmenté ces dernières années.
Pourtant, les ouvertures se poursuivent. Mais la croissance du nombre d’adresses signifie aussi une concurrence de plus en plus forte, dans un marché où le panier moyen demeure relativement limité.
Dans ces conditions, élargir son offre aux pâtisseries, aux boissons tendance ou à d’autres activités peut devenir un moyen de diversifier ses revenus et de séduire une clientèle plus large.
Cette logique économique contribue probablement à expliquer pourquoi le café n’est plus toujours l’élément central de la proposition.
ce que ne dit pas l’étude, c’est le nombre de fermetures de coffee shops durant la période. En interrogeant Rod Jounot, il admet que c’est le chiffre qui fâche tout en lâchant qu’il a pu enregistrer une dizaine de fermetures durant la réalisation de son étude.
Le café de spécialité est-il victime de son succès ?
C’est finalement toute l’ambiguïté du phénomène. D’un côté, la multiplication des coffee shops participe à la diffusion d’une nouvelle culture café. Elle familiarise les consommateurs avec les notions d’origine, de torréfaction, d’expresso, de café filtre ou de méthodes douces.
Cette évolution accompagne un marché français où près de 80 % des consommateurs déclarent boire régulièrement du café, pour une consommation moyenne estimée à 5,4 kg par habitant et par an, selon les données 2025 du Syndicat Français du Café.
Mais de l’autre, le développement très rapide des établissements peut contribuer à banaliser l’appellation « café de spécialité ».
La promesse initiale, centrée sur la qualité du produit et la valorisation du travail de toute la filière, risque alors de s’effacer derrière des codes esthétiques et marketing.
Sources : Les Échos, Collectif Café, ComYu






