Daikin prévoit d’introduire un nouveau fluide frigorigène sur son site de Pierre-Bénite, près de Lyon. Présenté comme moins nocif pour le climat, ce gaz se dégrade pourtant en TFA, un PFAS très persistant suspecté d’être toxique pour la reproduction.
Un nouveau gaz réfrigérant présenté comme plus favorable à l’environnement peut-il, à son tour, créer une pollution durable ? C’est la crainte exprimée par plusieurs associations et scientifiques après l’annonce d’un changement de procédé industriel sur le site Daikin de Pierre-Bénite, au sud de Lyon.
À partir de 2028, le fabricant japonais prévoit d’introduire le R1234yf dans sa production. Ce fluide, déjà utilisé dans les systèmes de climatisation automobile, doit remplacer progressivement une autre substance fluorée aujourd’hui employée par l’usine.
Le problème, selon ses détracteurs, est que le R1234yf se dégrade dans l’atmosphère en acide trifluoroacétique, ou TFA. Cette substance appartient à la famille des PFAS, ces composés surnommés « polluants éternels » en raison de leur très grande persistance dans l’environnement.
Un fluide conçu pour réduire l’impact climatique
Le R1234yf fait partie d’une nouvelle génération de fluides frigorigènes développés pour limiter l’impact des systèmes de climatisation sur le réchauffement climatique. Il est notamment utilisé depuis plusieurs années dans l’automobile.
Sur son site de Pierre-Bénite, Daikin souhaite s’en servir pour remplacer le HFP, un gaz fluoré que la réglementation européenne prévoit d’éliminer d’ici 2050.
Selon l’industriel, ce changement permettrait de réduire le volume de production ainsi que les émissions globales de PFAS de l’usine. Daikin présente aussi le R1234yf comme une substance ni cancérigène ni bioaccumulable, avec des caractéristiques jugées plus favorables pour la santé et l’environnement.
Cette présentation ne convainc toutefois pas les associations locales. Elles soulignent que le R1234yf ne disparaît pas après son rejet dans l’air : il se transforme en TFA.
Le R1234yf produit du TFA
Un rapport de l’agence environnementale norvégienne cité par France 3 indique que la dégradation atmosphérique du R1234yf produit du TFA avec un rendement molaire de 100%. Autrement dit, sa décomposition constitue une source directe de ce PFAS extrêmement persistant et très mobile.
Le dossier d’évaluation enregistré auprès de l’Agence européenne des produits chimiques décrit lui aussi le R1234yf comme une source majeure d’émissions de TFA dans l’environnement.
Contrairement à certains PFAS qui s’accumulent dans les organismes, le TFA se distingue surtout par sa capacité à se déplacer très facilement dans l’eau et par son extrême persistance. Une fois libéré dans l’environnement, il est très difficile à éliminer.
Cette transformation fait craindre une nouvelle forme de pollution diffuse, notamment dans les sols et les ressources en eau.
Un polluant surveillé de près
Le TFA fait désormais l’objet d’une attention croissante de la part des autorités sanitaires européennes. L’Agence européenne des produits chimiques l’a classé comme une substance suspectée d’être toxique pour la reproduction.
Ses experts estiment aussi que son caractère très persistant et très mobile peut entraîner une contamination durable des ressources en eau.
L’Autorité européenne de sécurité des aliments a par ailleurs revu à la baisse la quantité de TFA pouvant être absorbée quotidiennement. De nouvelles données ont mis en évidence des effets possibles sur la thyroïde.
Les incertitudes concernent surtout l’exposition de long terme. Les concentrations de TFA augmentent progressivement dans l’environnement, alors que les effets d’une exposition sur plusieurs décennies restent encore mal connus.
Une contamination déjà large
La présence de TFA n’est plus théorique. Selon France 3, l’Anses l’a détecté dans 92% des échantillons d’eau étudiés lors d’une campagne nationale.
Cette contamination généralisée alimente les inquiétudes autour des nouveaux usages du R1234yf. Les scientifiques redoutent que son développement dans les climatiseurs, les véhicules et certains procédés industriels contribue à faire encore monter les concentrations de TFA.
Le risque ne tient donc pas seulement à une toxicité immédiate. Il concerne aussi l’accumulation progressive d’une substance susceptible de rester présente dans l’environnement pendant des décennies, voire davantage.
Une étude d’impact contestée
Malgré ces interrogations, Daikin a demandé à être dispensé d’une étude d’impact environnemental pour son projet de Pierre-Bénite.
Dans son dossier transmis à la Direction régionale de l’environnement, l’entreprise estime que les conséquences globales du changement de procédé seront positives, nulles ou négligeables. Elle considère que la baisse des émissions du gaz actuellement utilisé compensera les nouveaux rejets liés au R1234yf.
La préfecture du Rhône a accepté cette demande le 22 juin 2026. Elle estime que le R1234yf ne présente pas de dangers particuliers pour la santé humaine.
Cette décision est contestée par les collectifs de riverains, qui réclament une véritable étude d’impact prenant en compte les effets cumulés des substances déjà présentes autour de la plateforme chimique.
Des rejets atmosphériques annoncés
Dans sa demande, Daikin reconnaît que le futur procédé générera des rejets atmosphériques de R1234yf. L’entreprise estime néanmoins que cette évolution permettra de réduire de 35 à 40% les émissions du HFP qu’il doit remplacer.
L’industriel assure que les dispositifs de captage et de traitement déjà installés sur le site continueront à être utilisés, notamment des filtres à charbon actif.
L’efficacité de ces équipements sur le TFA reste toutefois incertaine. Daikin n’a pas précisé si ces filtres peuvent empêcher le rejet de cette substance après la dégradation du R1234yf.
Un rapport d’inspection de la DREAL daté de septembre 2025 indiquait par ailleurs que l’usine pouvait émettre jusqu’à 650 kg de gaz de manière diffuse, en raison de fuites ou de défauts d’étanchéité sur certains équipements.
Pour les associations, ces rejets fugitifs pourraient à l’avenir concerner le R1234yf et accroître localement la contamination au TFA.
La décision finale attendue
Le changement de procédé n’est pas encore définitivement autorisé. La préfecture du Rhône doit prendre un arrêté avant la fin de l’été et peut encore imposer des prescriptions complémentaires à Daikin.
Les scientifiques et les associations demandent notamment un suivi précis des rejets du site ainsi qu’un bilan complet des émissions de R1234yf et de ses produits de dégradation.
L’affaire illustre une difficulté croissante pour l’industrie de la climatisation : remplacer des gaz à fort impact climatique sans introduire de nouvelles substances persistantes dans l’environnement.
Un fluide frigorigène peut ainsi afficher un meilleur bilan climatique tout en soulevant d’autres interrogations sanitaires. Dans le cas du R1234yf, le débat porte désormais sur le risque de substituer un polluant problématique par une substance qui alimente à son tour une contamination durable au TFA.
Source : France3.

