La liquidation du groupe Brandt en décembre 2025 signe la fin du dernier géant français du gros électroménager. Entre l’échec d’un sauvetage en SCOP et la bataille féroce de 36 repreneurs pour ses brevets et stocks, ce démantèlement expose une crise systémique. Entre drame social et prédation financière, l'avenir des sites d'Orléans et de Vendôme devient le symbole d'une souveraineté industrielle en péril.

Logos des marques Brandt, Sauter, Vedette et De Dietrich barrés par un bandeau “Liquidation judiciaire”
Les marques Brandt, Sauter, Vedette et De Dietrich au cœur de la liquidation judiciaire prononcée en décembre 2025, alors que 36 offres de reprise se disputent brevets, stocks et actifs industriels.

La liquidation judiciaire du groupe Brandt, prononcée le 11 décembre 2025 par le tribunal des affaires économiques de Nanterre, ne constitue pas seulement la disparition du dernier grand fabricant français de gros électroménager. Elle représente le point culminant d’une crise systémique où s’entremêlent l’effondrement d’un marché historique et des manœuvres de prédation sur la propriété intellectuelle. Avec 700 salariés licenciés juste avant les fêtes de Noël, l’affaire est devenue le symbole d’une « claque » sociale pour les territoires d’Orléans et de Vendôme. Derrière le drame humain, une bataille féroce s’est engagée pour les restes de l’empire : 36 offres de reprise ont été déposées, dont la quasi-totalité semble ignorer l’enjeu industriel pour se concentrer sur les marques, les stocks et les brevets.

Le crépuscule d’un géant : l’échec de la solution coopérative

L’année 2025 a marqué une rupture brutale pour Brandt. La crise du secteur immobilier a provoqué un effondrement des ventes, l’équipement des foyers étant intimement lié à la construction de logements neufs. Placé en redressement judiciaire en octobre, le groupe a cru jusqu’au bout à un sauvetage interne via un projet de Société Coopérative et Participative (SCOP).

Ce projet, soutenu par le groupe Revive, visait à sauvegarder l’activité et environ 300 emplois. Les acteurs publics s’étaient dits prêts à mobiliser au moins 20 millions d’euros pour accompagner cette reprise, dont 5 millions d’euros d’injection directe promis par l’État. Cependant, le tribunal a jugé le business plan de la SCOP « trop incertain » et l’offre a été rejetée le 11 décembre, entraînant la liquidation immédiate. Ce rejet a provoqué la colère des élus locaux, le maire d’Orléans se déclarant « écœuré » par une décision précipitée.

La curée des 36 offres : l’intérêt pour les « miettes »

Le volume des offres déposées — 36 dossiers au total — témoigne de la valeur résiduelle du groupe. Toutefois, le déséquilibre entre l’intérêt pour les actifs et l’engagement pour l’emploi est flagrant : seules quatre offres sur trente-six prévoient une reprise de personnel.

Analyse financière des principales propositions

Candidat Type d’offre Montant proposé Engagement social (Emplois) Actifs ciblés
Cafom Globale / Financière 31 000 000 € Aucun engagement ferme Marques (Brandt, Sauter, De Dietrich, Vedette), immobilier et stocks
Semavo (Agglomération de Cergy-Pontoise / Région IDF) Industrielle ciblée 15 000 000 € 85 salariés Site de Saint-Ouen-l’Aumône
Noz Commerciale 4 500 000 € Aucun (Déstockage) Intégralité des stocks de produits
Metavisio (Thomson Computing) Industrielle / Spéculative 4 000 000 € 150 salariés Marques, brevets et site d’Orléans
Fnac Darty Commerciale 2 900 000 € Aucun Marques et stock de 172 000 produits
Amica (Pologne) Stratégique 2 500 000 € Aucun Marques Brandt et Sauter
Gladius Logistique / SAV Non précisé ~50 salariés Marques, SAV et pièces détachées
CGV-Kitchen Chef Industrielle (PEM) ~400 000 € (évolutif) Aucun (Focus R&D) Les 4 marques (segment Petit électroménager uniquement)
Métropole d’Orléans Publique / Défensive 2 000 000 € à 3 000 000 € Maintien du patrimoine Marques et brevets (offre de sauvegarde)
Groupe Fournier (Mobalpa) Sectorielle 500 000 € Aucun Marque Sauter uniquement
EverEver Startup / Économie circulaire 25 000 € Projet de « seconde vie » Site de Vendôme

Stephan Français (Metavisio) : le « Sauveur » à l’ombre des paradis fiscaux

L’offre la plus médiatisée est celle de Stephan Français, patron de Metavisio (Thomson Computing). Présenté comme le « chevalier blanc » par certains élus, son profil soulève de lourdes interrogations selon une enquête de L’Express. Si l’homme met en avant ses origines ouvrières — son père travaillait chez Brandt-Thomson — son montage financier est marqué par l’opacité.

Metavisio s’appuie sur des techniques de financement risquées via des fonds installés dans des paradis fiscaux, comme Alpha Blue Ocean (ABO) ou American AI and Hardware Investment, basé à Nassau aux Bahamas. Ces contrats d’obligations convertibles ont entraîné une dilution massive des actionnaires, le cours de l’action ayant chuté de 99 % depuis son introduction en Bourse. Par ailleurs, Metavisio a utilisé l’image de Teddy Riner comme bouclier de crédibilité ; pourtant, les actions offertes au judoka ne vaudraient plus que 57 euros au cours actuel. L’entreprise est aujourd’hui dans une situation précaire, contrainte de signer un « mandat ad hoc » pour éviter la cessation de paiements. Son projet pour Brandt prévoit de n’importer que des composants chinois pour un simple assemblage en France, loin de la renaissance industrielle promise.

EverEver : le pari de la réindustrialisation responsable

Face aux géants de la finance, la startup morbihannaise EverEver, fondée par Martin Hacpille, propose une alternative radicalement différente. Bien que son offre financière soit modeste (25 000 euros pour le site de Vendôme), son projet industriel repose sur une vision à long terme : transformer le site historique en un pôle d’excellence pour la cuisson « made in France ».

EverEver s’est fait connaître avec « Albert », un lave-vaisselle conçu pour durer plus de 20 ans grâce à une architecture simplifiée et une réparabilité maximale (indice 10/10). La startup a déjà décroché une aide de 3,8 millions d’euros de Bpifrance via le programme « Première usine » et dispose de 24 millions d’euros de contrats signés avec la grande distribution. Son objectif est de relancer la production de plaques de cuisson et de fours à Vendôme, en visant la création de 150 emplois industriels. Ce projet interroge sur la possibilité de faire émerger des modèles industriels plus modestes mais plus robustes face aux contraintes de souveraineté.

Les alternatives : Gladius et CGV-Kitchen Chef

D’autres acteurs tentent également de s’imposer. Le groupe bordelais Gladius, avec 171 millions d’euros de chiffre d’affaires, propose une offre centrée sur le service après-vente (SAV) et la logistique. Gladius ne prévoit de reprendre que 50 personnes et juge les sites actuels trop vétustes, préférant l’idée d’une usine neuve à terme. Cette prudence nourrit la défiance des ex-salariés, marqués par le désistement du groupe lors de la phase précédente.

De son côté, Guillaume Favero, patron de la PME alsacienne CGV-Kitchen Chef, dénonce ouvertement le modèle de Metavisio. Favero propose une stratégie de niche : abandonner le gros électroménager pour se concentrer sur l’innovation dans le petit électroménager (PEM), avec des aspirateurs dotés d’intelligence artificielle ou des robots culinaires premium. Il prévoit de localiser la production haut de gamme en France via un partenariat avec Roller Grill en Eure-et-Loir.

Noz mise sur le déstockage pur

L’offre du déstockeur Noz (4,5 millions d’euros) est la plus radicale. Noz ne propose aucune reprise d’activité mais vise uniquement à vider les entrepôts pour écouler les produits dans ses 350 magasins. Fidèle à sa stratégie appliquée lors des liquidations de Camaïeu ou Habitat, Noz réalise une opération de pur profit sur les stocks, sans assumer les contraintes d’un outil de production ou de garantie pour les consommateurs.

Le « piratage » des données et la guerre des brevets

L’affaire est également émaillée de soupçons de malveillance informatique. Le lendemain de la liquidation, le ministère de l’Intérieur a confirmé une intrusion dans ses serveurs de messagerie. Si l’enquête de l’ANSSI n’a pas encore formellement lié cette attaque au dossier Brandt, la simultanéité avec une décision industrielle aussi stratégique inquiète.

L’enjeu souverain se cristallise sur les brevets, notamment ceux liés à l’induction, dont Brandt est le pionnier mondial. Pour éviter un scénario « fabless » où les brevets partiraient à l’étranger (notamment chez le polonais Amica), la Métropole d’Orléans a déposé sa propre offre de rachat des marques et des brevets pour 3 millions d’euros. Cette intervention publique exceptionnelle vise à sanctuariser le génie technologique français avant qu’il ne soit définitivement pillé par des acteurs plus intéressés par les redevances de propriété intellectuelle que par l’emploi des ouvriers du Loiret.

Source : France3, l’Express et La voix du nord.